The Killing Wind, un livre sur les massacres de Daoxian

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The Killing Wind, un livre sur les massacres de Daoxian

Messagepar laoshi » 15 Avr 2017, 09:15

On ne saura sans doute jamais quel est le nombre des victimes de la Révolution Culturelle ; le livre de Tan Hecheng, The Killing Wind, éclaire néanmoins d'un jour cru la réalité de cette période de folie meurtrière dans un tout petit canton, le canton de Daoxian et ses environs, où 9000 personnes ont été massacrées sur ordre direct du Parti.

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Dans son interview Tan Hecheng, qui a enquêté pendant 20 ans sur ces faits, explique que des documents similaires suggèrent que les mêmes faits se sont reproduits ailleurs, et qu'on peut évaluer à 1 500 000 le nombre de victimes de ces massacres de masse dans tout le pays. Tan Hecheng a été envoyé sur place par le magazine le plus audacieux de l'époque, Kaituo. On était au temps de l'Ouverture, sous Hu Yaobang. Il avait dépéché 1300 officiels pour enquêter sur place mais l’article n'est jamais paru ; en 1986, le vent avait déjà tourné et la carrière de Tan Hecheng sera irrémédiablement compromise par son travail. Il n'aura jamais aucune promotion...

Tous les fauteurs de massacre avaient une vingtaine d'années. Ils ne connaissaient rien à la réalité de la campagne, ils ne connaissaient de l'exploitation que les quatre figures monstrueuses de propriétaires terriens créées de toutes pièces par la propagande, Huang Shiren, Zhou Bapi, Liu Wencai et Nan Batian dont les films, les livres, les affiches, les manuels scolaires dénonçaient inlassablement les crimes supposés. En réalité, il n'y avait pas de grands propriétaires terriens au Hunan, ni, d'ailleurs, en Chine. Mao avait tout simplement "importé" le modèle soviétique de la Réforme agraire et décrété qu'un certain pourcentage de paysans devaient être définis comme tels, quelle que soit la réalité du terrain ! Mais pour ces jeunes gens, les "éléments noirs" et les "paysans riches" étaient des sous-hommes qu'il fallait supprimer. 15 050 personnes sont impliquées dans ces massacres, dont la moitié des cadres du canton mais seuls 54 des coupables ont été inquiétés par la justice et 948 membres du Parti ont reçu des sanctions disciplinaires. Quant aux familles des victimes, quand elles ont survécu, elles ont reçu des dédommagements dérisoires, 150 Y par personne décédée. Le total ne dépasse pas 5 à 6000 Y (soit 1000 dollars américains), car les massacreurs se sont attachés à exterminer les familles entières, y compris leurs enfants, afin, précisément, de n'avoir pas de comptes à rendre....

Pour Tan Hecheng, ces massacres ne sont pas un épiphénomène, bien au contraire ! Le pouvoir du Parti repose sur la violence, aujourd’hui comme hier, comme dans les années 50 vers lesquelles il retourne en ce moment avec sa campagne contre "les tigres et les mouches" et son appel au soutien populaire. Abandonner la violence, pour le Parti, ce serait renoncer à ses privilèges.


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Gardes rouges à l'entraînement à Shanghai, le 1° mai 1973

Dans son interview, la traductrice Stacy Mosher explique que 4000 personnes, y compris des enfants ont été éliminés au cours de ce massacre décrété par les autorités communistes. Les mêmes faits se sont reproduits dans les environs, portant à 9000 le nombre de victimes. Les massacres se sont poursuivis pendant deux ou trois mois, ils ont concerné 1,2% de la population, si l'on rapportait cela à l'ensemble de la population chinoise actuelle, cela représenterait environ 10 000 000 de morts mais, évidemment, les faits ne sont pas documentés partout. Reste que ces massacres sont du même genre que ceux qui se sont produits dans l'Allemagne nazie, au Cambodge, au Rwanda où de paisibles villageois, fanatisés par une intense campagne de propagande se sont transformés en montres.

The Killing Wind est interdit en Chine, il est cependant lisible en ligne.
Dernière édition par laoshi le 18 Avr 2017, 08:03, édité 2 fois au total.
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L'histoire de Mme Zhou

Messagepar laoshi » 17 Avr 2017, 06:18

Entre août et septembre 1967, 9000 personnes ont été tuées dans le canton de Daoxian (400 000 habitants) ; les unes battues à mort et jetées dans des puits de calcaire, d’autres jetées dans des caves remplies de patates douces où elles ont été asphyxiées, d’autres attachées par grappes à des charges explosives. Celles-là, on les appelait les « avions-faits-maison » parce que leurs corps volaient en éclats dans les champs mais la plupart ont simplement été abattues à coups de houe, de palanche ou de râteau et jetées dans la rivière.

Dans le chef-lieu de Daozhou, en aval, des observateurs comptaient une centaine de cadavres à l’heure flottant à la dérive ; des enfants dansaient le long des berges rivalisant entre eux à qui trouverait le plus grand nombre de corps. Certains étaient embrochés les uns aux autres avec un fil de fer passé à travers leurs clavicules, les cadavres enflés tourbillonnaient en guirlande au fil de l’eau, les lèvres et les yeux déjà mangés par les poissons. A la fin, le flot de cadavres était bloqué par le barrage de Shuangpai où ils se prenaient dans les générateurs de la centrale hydraulique. Il a fallu six mois pour nettoyer les turbines et deux ans avant que les gens du coin ne se remettent à manger du poisson.

Ces événements sont restés pratiquement inconnus pendant des décennies en Chine. Et quand ils étaient mentionnés, les meurtres étaient mis sur le compte d’actions individuelles qui se seraient emballées dans le feu de la Révolution Culturelle. On décrivait alors le canton de Dao comme une région reculée, pauvre et arriérée et l’on invoquait la présence de la minorité Yao pour expliquer ce qui s’était passé en termes de race : après tout, disaient certains Han, ces gens-là ne sont qu’à moitié civilisés, allez savoir ce dont ils sont capables quand les autorités ont le dos tourné ?

Toutes ces explications sont mensongères. Le canton de Dao est un haut-lieu de la civilisation chinoise, de grands philosophes et de grands calligraphes en sont originaires et les meurtriers, comme leurs victimes, sont pratiquement tous des Chinois Han. Quant aux massacres, ils ne doivent rien au hasard, ils étaient bel et bien des actes génocidaires destinés à éliminer des « ennemis de classe » désignés comme des sous-hommes. Cette classe ennemie était faite de prétendus « propriétaires terriens », de supposés « espions » et d’« insurgés » imaginaires. Loin d’être l’œuvre de la folie furieuse de paysans illettrés, ces massacres ont été planifiés par les cadres des comités du Parti communiste dans les villes de la région qui ont ordonné que ces meurtres soient perpétrés dans les zones reculées. Et pour être certaines qu’il n’y aurait pas de représailles de la part des familles des victimes, les autorités ont exigé que des familles entières, enfants compris, soient massacrées.

Si nous connaissons aujourd’hui la vérité, c’est grâce aux révélations d’un homme opiniâtre, d’un journaliste qui a découvert cette histoire il y a trente ans et qui a considéré qu’il était de son devoir de la raconter.

Aujourd’hui, dans le village de Daoxian, une simple stèle, tout près d’un monument à la gloire de l’Etat tout-puissant, porte l’inscription « que mes enfants et leur père reposent en paix et que ceux qui sont encore de ce monde vivent en paix » ; suivent les noms du mari et des trois enfants de Zhou Qun, qui a érigé cette stèle, et le sien.

Tan avait 37 ans, en 1986, quand il est venu là pour la première fois ; il avait perdu sa jeunesse pour Mao et sa Révolution culturelle et c'est alors qu'il a découvert la mission de sa vie. Il avait été envoyé sur place par le magazine pour lequel il travaillait. Une commission gouvernementale secrète, comprenant 1300 personnes, venait d’enquêter sur les tueries ; Tan a eu accès à toutes les archives. Mais son article a été jugé trop pessimiste ; les éditeurs auraient voulu un article positif sur la manière prompte et équitable dont le Parti avait traité les événements du passé or Tan avait découvert que le Parti avait soigneusement enterré les faits. Très peu de meurtriers avaient été condamnés à des peines de prison et il savait que son article serait refusé. Il le rédigea quand même et l’intitula Xuezhi Shenhua, autrement dit Mythes sanglants. C’est pourtant de faits établis à partir des milliers de pages des archives et de son enquête sur le terrain et non de légendes que parle le livre de Tan : « ce titre n’est pas une manière d’édulcorer la vérité, affirme-t-il ; il ne désigne pas quelque chose qui serait fondé sur la rumeur ou qui ne serait qu’à moitié vrai. Ce que je voulais dire, avec ce titre, c’est que les faits ont eu un tel impact sur moi qu’ils en acquièrent la dimension du mythe. Je n’ai pleuré que trois fois en enquêtant sur les massacres, l’une d’elles quand j’ai appris ce qui était arrivé à Zhou Qun. »

Le 26 août 1967, Mme Zhou et ses trois enfants ont été tirés du lit par les leaders du village de Tuditang. Elle y avait travaillé pendant plusieurs années comme institutrice mais elle y avait toujours vécu dans l’ombre. Son père était agent de la circulation sous le gouvernement nationaliste, ce qui avait suffi à faire d’elle un « rejeton contre-révolutionnaire ». Cela signifiait que sa famille avait été classée parmi les « éléments noirs » - avec les propriétaires fonciers, les paysans riches, les droitiers (tous ceux qui s’étaient plaints dans les années 50) et des capitalistes (en réalité de petits commerçants) mais aussi avec la catégorie attrape-tout des « mauvais éléments » (prostituées, fumeurs d’opium, homosexuels et autres coupables d’une quelconque conduite déviante).

Pendant les 18 années précédentes, les « éléments noirs » comme Mme Zhou avaient vécu une existence de marginaux. L’Etat les avait spoliés de leur propriété, il leur avait assigné les métiers les plus pénibles et des salaires dérisoires ou leur avait donné à cultiver des terres stériles. Dans le même temps, il avait inondé la Chine d’une propagande intensive présentant ces « éléments noirs » comme de dangereux criminels violents et inhumains.

Pendant la Révolution culturelle, Mao avait donné un nouveau coup de fouet à la propagande en prétendant que ses ennemis étaient en train de fomenter une contre-révolution. Dans le canton de Dao, la rumeur se mit à courir que les« éléments noirs » avaient pris les armes. Le gouvernement local décida de frapper préventivement et de les éliminer. Quand les officiels du village – dont beaucoup étaient apparentés aux victimes – émirent des objections, des leaders d'un rang supérieur envoyèrent des escouades de massacreurs plus aguerris (souvent des droits communs et des voyous) pour faire pression sur les autorités locales afin qu’elles exécutent les indésirables. Après les premières morts, les barrières morales qui retenaient les cadres locaux cédèrent et ils agirent le plus souvent spontanément, y compris contre les membres de leurs propres familles.
Ceci n’a rien d’exceptionnel. La plupart des comptes rendus de la Révolution culturelle se sont focalisés sur les gardes rouges et sur la violence urbaine mais un nombre grandissant d’études montrent que les tueries de type génocidaire étaient très répandues. On connaissait déjà les cas de cannibalisme dans le Guanxi mais les recherches récentes, comme les études approfondies de Tan, montrent que les massacres, loin d’être des cas isolés et des événement exceptionnels, furent généralisés et systématiques. Un survol des gazettes locales montre qu’entre 400 000 et 1 500 000 personnes ont péri dans des incidents du même ordre, ce qui signifie qu’il y a au moins 100 massacres du type de ceux du canton de Dao à cette époque.

Mme Zhou a été attachée et a dû marcher, entravée, jusqu’à une aire de battage près de l’entrepôt du village. Il y avait à ses côtés treize autres personnes, y compris son mari, arrêté la veille. Le groupe reçut l’ordre de se mettre en marche mais au dernier moment l’un des leaders du mouvement se rappela que Mme Zhou et son mari avaient trois enfants à la maison. Ils furent interpellés et durent rejoindre le groupe pour une marche nocturne de 5 miles à travers les montagnes. Exténué, le groupe s’arrêta sur le mont Fengshushan. Une Cour Suprême autoproclamée de paysans pauvres et moyen-pauvres émanant des masses a immédiatement décrété la mort du groupe entier. Les adultes ont été abattus d’un coup de houe sur la tête et jetés dans un puits de calcaire. Les enfants de Mme Zhou hurlaient, allant d’un adulte à l’autre, promettant d’être sages. Mais au lieu de les épargner, les adultes les jetèrent eux aussi dans le puits. Quelques-unes des victimes étaient tombées sur une corniche à 20 pieds de profondeur. Mme Zhou et l’un de ses enfants atterrirent vivants sur une pile de corps sur une corniche moins profonde. Quand la bande entendit leurs cris et leurs sanglots, ils jetèrent de gros blocs de pierre sur la corniche jusqu’à ce qu’elle s’écroule et les précipite sur les autres corps en contrebas. Miraculeusement, tous les membres de la famille avaient survécu. Mais les jours passant, ils moururent les uns après les autres jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Mme Zhou de vivante dans le puits au milieu de 31 cadavres.

Une semaine plus tard, quand un ordre formel du Parti ordonna de cesser les massacres, quelques habitants de son village natal - qui n’était pas celui où elle vivait -, se faufilèrent de nuit jusqu’à la fosse et la secoururent. Mais les autorités du village où elle vivait la recapturèrent et débattirent entre eux pour savoir s’ils la mettraient ou non à mort. Au lieu de l’exécuter tout de suite, ils la jetèrent dans une porcherie et intimèrent l’ordre aux gardiens de ne pas la nourrir. Quelques villageois courageux lancèrent des patates douces dans sa cellule pendant la nuit et elle survécut quinze jours de plus jusqu’à ce qu’un groupe d’habitants de son village natal la nourrissent et la tirent de là.

Mme Zhou a survécu, elle s’est remariée et a eu une fille. Mais celle-ci ne veut pas que sa mère raconte son histoire. C’est chose courante chez les enfants des victimes qui font leur trou dans le monde de prospérité et de normalité qui leur est promis ; ils ont tendance à minimiser les souffrances de leurs propres parents qui eux, se souviennent et en souffrent en silence.

Il n’y a qu’une autre stèle du même genre dans le canton de Dao. Elle a été érigée par le fils d’un médecin traditionnel qui a été battu à mort à la même époque (son succès comme médecin l’avait enrichi et en avait fait un mauvais élément). Elle mentionne les faits et évoque certaines souffrances sans plus de précisions. Le jour où M. Tan et le journaliste qui l’interviewait étaient sur place, des sabres de bois recouverts d’une feuille de papier argenté utilisés dans un rituel funéraire brillaient à côté d’elle. Ils avaient été déposés là par un membre de la famille endeuillée lors d’une récente Fête des morts….

Tan est resté rédacteur pour son magazine mais il n’a jamais eu de promotion, il n’a jamais été autorisé à prendre part à des colloques ou à concourir pour une quelconque distinction. Mais il a tenu bon et continué à travailler sur les massacres. Son livre a été publié à Hong Kong en 2011. Il a été traduit et abrégé par Stacy Mosher et Guo Jian à qui l’on doit déjà la traduction anglaise de Stèles de Yang Jisheng. « Vous savez, ironise Tan, je peux, comme tout le monde, faire le lèche-cul. Je suis même un parfait lèche-cul. Je peux dire aux gens ce qu’ils veulent entendre, je peux donner à un article l’orientation que vous souhaitez. Mais j’ai un minimum d’honnêteté morale : je ne peux pas changer le noir en blanc. Alors quand ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas publier ça, je me suis dit, OK, c’est votre problème, mais cette histoire avait changé ma vie ; d’une manière ou d’une autre, me suis-je dit, je le publierai. »
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