Mo Yan : "La Dure Loi du Karma"

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Mo Yan : "La Dure Loi du Karma"

Messagepar laoshi » 24 Oct 2012, 08:54

Contrairement à ce qu'on lui reproche parfois, Mo Yan, qui doit son pseudonyme ("ne parle pas") à sa grand-mère (elle lui recommandait le silence, de peur, sans doute qu'il n'attire des ennuis à la famille), n'a pas peur des mots...

Je viens de lire avec enthousiasme la première partie de La Dure loi du Karma : Ximen Nao, ci-devant propriétaire terrien, vient d'être expédié en enfer par les Redresseurs de torts dont Philippe Videlier nous chante les louanges dans Dîner de gala. Après avoir subi un interrogatoire musclé du Roi des Enfers, enduré les fantaisies cruelles de tortionnaires qu'on dirait tout droit sortis du monde des vivants, Ximen Nao renaît réincarné en âne dans une scène qui fait joliment écho à Beaux Seins belles fesses. Le pauvre animal assiste alors à l'essor de la commune populaire qu'on a installée dans la propriété familiale. Les nouveaux maîtres sont pour la plupart de fieffées crapules, brutales, cupides et sans scrupules. Seul Lan Lian, le fils adoptif de Ximen Nao, qui a épousé l'une des concubines de son père, résiste à la collectivisation. Il s'entête à cultiver son champ avec son âne au grand dam des champions du nouveau mode de production qui maigrissent à vue d'oeil tout en proclamant des rendements miraculeux. Mais les libérateurs prétendent bientôt que l'air qu'il respire, le soleil qui l'éclaire, la rue ancestrale sur laquelle il pose ses pas sont propriété collective, ils l'assujettissent donc en toute justice au travail forcé dans les aciéries qui poussent comme des champignons dans les arrière-cours... L'âne, lui aussi collectivisé, aura l'insigne honneur de porter désormais sur son dos le chef de district.

En filigrane de ces Mémoires d'un âne à la mode chinoise, où l'on retrouve l'univers cauchemardesque de Stèles, les textes d'un auteur de fiction appelé Mo Yan, tantôt nouvelle, tantôt poème épique, scandent plaisamment le récit... Bref, La Dure loi du Karma, est une superbe réussite...

Mo Yan est un formidable conteur : son âne revit toutes les passions humaines de Ximen Nao (et celles de l'auteur, fasciné par les rondeurs féminines), à travers des sensations animales très subtilement décrites ; son idylle avec l'ânesse Huahua, son combat contre les loups, ses rêves ou sa fin tragique sont aussi émouvants que pourraient l'être celles d'un héros bien humain. A lire absolument !
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Après le "dit de l'âne", la "geste du taureau"...

Messagepar laoshi » 03 Nov 2012, 18:54

J'ai maintenant terminé ce gros roman (plus de 760 pages) et je me rends compte que j'ai déjà oublié beaucoup de choses mais je vous dis quand même quelques mots de la deuxième réincarnation de Ximen.

Après le "Dit de l'âne" au temps du Grand Bond en avant, voici donc la "Geste du taureau" au temps de la "grande Révolution culturelle".

Chacun sait l'immense chambardement qui a ébranlé les villes, le tohu-bohu qui a mis sens dessus-dessous les universités, les lycées et les collèges ; mais comment s'est déroulée la Révolution culturelle au village ? comment la liquidation des "quatre vieilleries" s'est-elle déroulée au fin fond de la Chine ? quels intellectuels petits bourgeois, quels "véhicules du capitalisme" allait-on pouvoir stigmatiser dans les campagnes reculées ? Mo Yan nous en donne ici une idée à travers la parabole du taureau Ximen, martyr stoïque de la folie maoïste. Symboliquement émasculé par un garde-rouge qui tranche l'une de ses cornes d'un coup de fouet, il sera battu à mort par son propre fils, Jinlong, dans une scène d'une insoutenable cruauté, métaphore des violences inouïes de ces jeunes gens à qui l'on a donné le droit et même l'ordre de "tuer le père" !

Le récit semble emprunter au conte du Bouvier et de la tisserande l'un de ses personnages emblématiques, le taureau de labour intelligent et bienveillant. Comme le bouvier du conte, spolié par sa belle-sœur, Lan Lian, spolié par le Parti, ne demande rien d'autre que son taureau. Et les allusions sont multiples : la commune populaire s'appelle "La Voie Lactée", Lan Jiefang, le fils du paysan réfractaire, croyant voir, par un soir de pleine lune, son père et le "boeuf" s'envoler dans un paysage de féérie, se rassure en pensant qu'il ne serait jamais monté au ciel sans l'emmener avec lui comme le bouvier de la légende ; quant au champ que cultive Lan Lian, il est comparé à "un pont fait d'une seule poutre", aussi fragile, sans doute, que le pont de pies...

Le champ que Lan Lian s'obstine à cultiver de manière indépendante a beau rétrécir comme peau de chagrin (son fils Liefang, fasciné par l'uniforme de garde-rouge que porte son demi-frère Jinlong, rejoindra la brigade avec le "boeuf" Ximen), il est comme une "tache noire" sur "le drapeau rouge" de la commune populaire et comme une plaie ouverte au cœur des cadres du Parti. Là encore, il y a du Zola dans cette enclave qui nargue le Parti, le Zola de Fécondité, cette fois.

Le récit, qui évoque les croyances anciennes, prend une valeur ethnosociologique : on y voit les âmes des enfants morts rôder en tablier rouge, les fesses à l'air comme les tout-petits, à l'endroit même où leurs mères, qu'elles aient été infanticides ou épuisées par la faim, ont jeté leurs corps. On y entend le boniment des bateleurs vantant leur piètre marchandise, on y voit les foires transformées en charivari cruel contre les "mauvais éléments" affublés d'un chapeau pointu et promenés dans les rues sous les huées de la foule. On assiste à des règlements de comptes sordides maquillés en procès politiques dignes des procès en sorcellerie ; les arbres ayant tous été brûlés dans les haut-fourneaux de fortune, on y voit les meubles en bois de santal ou de palissandre jetés avec une joie mauvaise dans les bûchers qui éclairent les soirées de "luttes et critiques" en guise de combustible ; on y voit les jeunes gens communier dans le culte de Mao avec la dévotion des bigots, adorer des symboles de pacotille, puis, lassés des violences, se jeter corps et âme dans la seule activité "culturelle" autorisée, la représentation des opéras conformes à l'esthétique définie par Mme Mao en personne.

Pour cette deuxième réincarnation de Ximen Nao, Mo Yan choisit un nouveau narrateur : cette foi c'est Lan Jiefang, le fils de Lan Lian, le paysan réfractaire, qui s'adresse à Lan Qiansui, dit Grosse Tête (dernière réincarnation de Nao Ximen), et lui raconte rétrospectivement les événements qu'il a vécus lui-même dans la peau d'un veau puis d'un taureau.

La traduction est magnifique. Un seul bémol, le traducteur parle toujours de "boeuf" (peut-être pour mieux faire écho à la légende du bouvier et de la tisserande), alors que Ximen Nao est réincarné dans un taureau sexuellement très vigoureux avant sa fin tragique. Apparemment, nos contemporains sont désormais trop loin de la terre pour faire la différence, c'est pourtant essentiel et Mo Yan consacre plusieurs de ses descriptions les plus baroques aux testicules de l'animal ! Mo Yan mettra d'ailleurs, dans la troisième partie, les manoeuvres abjectes du châtreur, né eunuque, au compte du ressentiment : sexuellement impuissant, celui-ci cherche une compensation dans l'émasculation des mâles dont il consomme les testicules dans diverses recettes, autre manière de dire que la domination politique a en effet une incontestable composante sexuelle...
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L'épopée du cochon à l'épreuve de l'Histoire

Messagepar laoshi » 20 Nov 2012, 18:37

Après la geste tragique du bœuf Ximen au début de la Révolution Culturelle, voilà l'épopée fantastique du cochon au temps du Petit Bond en avant que fut la campagne de "l'élevage des cochons en grand". Commencée au début des années 70, elle se prolongera jusqu'à la mort de Mao et aux premières années de "l'Ouverture".

Lorsque commence cette troisième partie du roman, Ximen Nao, ci-devant propriétaire terrien, âne puis taureau, est à nouveau confronté au Roi des Enfers…. Mais par quel prodige cet entêté se souvient-il de ses vies antérieures ? Le brouet de la mère Meng, qui efface les souvenirs des âmes avant la réincarnation, n'aurait-il donc aucune efficacité sur lui ? C'est qu'il règne en Enfer la même corruption que sur terre et que la potion est tout aussi frelatée que peuvent l'être le lait contaminé ou l'huile de caniveau…. Derrière le comique de l'allusion, c'est tout l'enjeu de la mémoire et de l'oubli, crucial pour le Parti, qui apparaît en filigrane et je me demande si Chan Koonchung ne s'est pas inspiré de cette anecdote pour imaginer son élixir d'amnésie dans Les Années fastes. Les contes à dormir debout que nous raconte Mo Yan lui-même sont peut-être une mise-en-abyme du triomphe de l'imaginaire qu'aura été, d'une certaine manière, le règne de Mao… une mise en garde salutaire aussi contre la falsification de l'histoire telle que continue à la pratiquer le PCC :


Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, p. 401 a écrit:
[…] j'ai pu […], et ce grâce au ciel, [m']abstraire de la décoction de la mère Meng permettant d'oublier toute vie antérieure, aussi suis-je le seul narrateur autorisé, et ce que je raconte relève justement de l'Histoire, or ce que je nie, c'est la pseudo-Histoire.

Jonglant avec les narrateurs, le romancier donne donc cette fois la parole à Ximen Nao qui, tout juste réincarné dans le corps d'un porcelet, se retrouve aux prises avec ce vaurien de Jinlong. Condamné à la rééducation par le travail pour avoir fait choir l'insigne de porcelaine à l'effigie du Président Mao dans la fosse des cabinets – eux aussi collectivisés -, Jinlong doit à nouveau faire la preuve de son ardeur révolutionnaire en menant à bien la campagne porcine, lancée à grands renforts de slogans beuglés par les haut-parleurs du village :

Mo Yan dans La Dure Loi du Karma, p. 344 a écrit:
Déjà la voix retentissant de cet ancien officier roule comme le tonnerre dans toutes les directions !
"Chaque porc vivant est un obus lancé contre le bastion réactionnaire tenu par les impérialistes, les révisionnistes et les contre-révolutionnaires…" Le fonctionnaire brandit le poing et s'époumone. Sa voix et ses gestes me font penser, moi, ce cochon qui possède une grande expérience et des connaissances étendues, à la séquence d'un film célèbre.

Détrônant le sérieux par l'absurde, Mo Yan imagine les conséquences logiques qu'un cochon raisonneur pourrait tirer de ces authentiques morceaux d'anthologie maoïstes :

Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, p. a écrit:
"Je suis un obus lancé contre le bastion réactionnaire des impérialistes, révisionnistes et contre-révolutionnaires, si l'obus pisse, cela prouve que la poudre là-dedans est mouillée, et ça vous fait rire !"

Toute la propagande du régime est ainsi passée au crible du burlesque : les enfants de l'école primaire, enrôlés dans un spectacle porcin par "la maîtresse chargée d'enseigner la langue commune" dansent et chantent "Honghong, le petit cochon à Pékin" (Honghong signifie "rouge-rouge") :

Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, pp. 350-351 a écrit:
[…] des petits cochons révolutionnaires bien dodus s'avancent sur leurs courtes pattes grassouillettes, affublés sur le poitrail de tabliers rouges en tissu sur lesquels est brodé en jaune le mot "fidélité", tant bien que mal ils sautent sur la scène. Il s'agit de porcelets mâles, plus stupides et naïfs les uns que les autres, couineurs en diable, il leur manque de la jugeote, de la profondeur, il leur faudrait un meneur. A ce moment, la petite truie nommée Honghong, chaussée de petits souliers rouges, monte sur la scène en faisant des culbutes. La mère de cette enfant est une jeune instruite de Qingdao qui a un riche tempérament artistique, avec de tels gènes la fillette assimile tout ce qu'elle apprend. Son entrée en scène suscite une volée d'applaudissements, tandis que celle de la flopée de porcelets n'est accueillie que par des rires bizarres. Moi, leur vue me réjouit du fond du cœur, jamais l'on n'a vu un seul cochon être représenté sur une scène réservée aux humains, il s'agit là d'une percée historique, d'un honneur et d'une fierté pour nous autres cochons. […] de loin, j'adresse un salut révolutionnaire à la maîtresse d'école qui a mis en scène cette danse. […] Et aussi à la maman de Honghong [qui] reste debout derrière la scène à accompagner vocalement la fillette […]. Sa voix s'élève de sa gorge et dans les airs comme une lourde soie colorée : "Nous sommes des petits cochons rouges révolutionnaires, venus de Gaomi, nous voici à Tian'anmen…"

Avec un tel livret et une telle meneuse de revue (le lecteur n'aura sans doute pas beaucoup de mal à identifier Jiang Qing), l'œuvre, qui parodie "les danses de la loyauté" dans lesquelles les enfants des écoles devaient effectivement se trémousser de manière ridicule en brandissant le caractère en question, participe comme de juste à tous les festivals du district : "la photo du secrétaire avec dans ses bras la petite truie Honghong a paru dans les journaux de la province. Cela relève de l'Histoire, et l'Histoire ne se falsifie pas si facilement," ironise Mo Yan.

Et les enfants des écoles ne sont pas les seuls à sacrifier au culte du cochon. Grand Ane brayant, alias Chang Tianhong, chanteur d'opéra leur emboîte le pas :


Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, pp. 444-445 a écrit:
Il travaillait avec un enthousiasme croissant, en plus de la transposition, dans le répertoire de l'opéra à voix de chat des huit modèles révolutionnaires, on lui doit l'écriture et la mise en scène d'un nouvel opéra, Récit de l'élevage des cochons, œuvre collant à la réalité et prenant pour matériaux les exploits de notre porcherie du Verger des abricotiers.
Dans cet opéra moderne révolutionnaire à voix de chat, Chang Tianhong a mobilisé une imagination débridée, faisant parler les cochons sur scène, les divisant en deux factions, l'une prônant de bien manger et de bien chier afin de faire du lard pour la révolution, l'autre étant constituée d'ennemis de classe déguisés, avec à leur tête Diao Xiaosan, venu des monts Yimeng, et pour complices les Fadas du coup de boutoir, qui ne faisaient que manger sans jamais engraisser.

Outre qu'il y a là de quoi douter sérieusement de l'adhésion réelle de Mo Yan aux principes de l'esthétique maoïste tels que les a définis la fameuse conférence de 1942, il y a là aussi une caricature très irrévérencieuse du Grand Timonier qui se réjouissait textuellement "de bien manger et de bien chier" pendant que d'autres se sacrifiaient pour la révolution ! (cf. Mao, L'Histoire inconnue : 1929, comment Staline sacrifie Zhu à Mao).

Mo Yan cite ainsi, en les retournant contre les tenants de la répression à tout-va, nombre de citations de Mao :


Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, p. 460 a écrit:
"Là où il y a oppression, il y a résistance", a dit Mao Zedong. "Les grands principes marxistes, tout enchevêtrés qu'ils soient, se ramènent en fin de compte à une seule phrase : il est juste de se révolter !" C'est aussi une phrase prononcée par Mao Zedong.

Les "princes rouges" apprécieront !

C'est en se laissant porter par le courant dans les eaux tièdes du canal comme Mao se laissait porter par celles du Yangzi en 1966 que le cochon Ximen appelle ainsi à la révolte :


Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma a écrit:
Nager dans cette eau tiède ne demande pas d'efforts, car les corps flottent et le courant pousse. Il suffit de faire quelques légers mouvements avec les pattes de devant pour se sentir avancer rapidement comme ferait un requin.

Quand on sait que la tradition chinoise de la nage suppose que l'on remonte le courant, on mesure le ridicule de la "prouesse" de Mao, le "requin" usurpant le prestige du dragon…

Le fameux slogan prononcé en 1927, avant la création de l'Armée Populaire de Libération, "le pouvoir est au bout du fusil", devient, dans le récit du cochon Ximen : "pour un monarque, le pouvoir est au bout de sa queue" ! Certes, il se bat ici pour la possession des femelles contre son rival Diao Xiaosan (= "Troisième Petit Rusé") et la question semble d'abord évoquer le gynécée impérial mais le despote de Yan'an, qui affirmait lui-même rejouer la guerre des "trois royaumes" contre Chang Kaï-chek et le Japon, ne répugnait pas à la comparaison : "Maintenant que nous possédons une cour royale, si petite soit-elle, disait-il à la romancière Ding Ling, il nous faut des concubines impériales dans trois palais et six cours intérieures ! Allez, donne-moi donc des noms et moi je leur octroierai des titres !" Filant la métaphore, Mo Yan semble comparer Zhou Enlai, le gestionnaire servile qui n'a jamais su résister à Mao, à un eunuque : "j'ai le sentiment pressant qu'il me faudrait l'aide d'un cochon castré pour gérer tout cela."

L'essence du pouvoir, pour Mo Yan, est en effet sexuelle, comme en témoigne l'obsession des testicules et de la castration dans le roman : "C'est donc cela le pouvoir d'un hégémon ?", se demande le cochon Ximen, tout étonné de sa victoire sur Diao Xiaosan, le cochon "noir" au long groin dans lequel on peut reconnaître Liu Shaoqi, dit "Liu gros nez", incarnation de la "ligne noire" contre-révolutionnaire. Le personnage du châtreur professionnel, est d'ailleurs aussi, sans doute, une incarnation de Mao lui-même qui a réussi à émasculer tous les mâles qu'il avait autour de lui et, au-delà du cercle du pouvoir, tous les Chinois, soumis aux frustrations sexuelles en même temps qu'à la terreur politique. La Révolution culturelle s'est en effet accompagnée d'un puritanisme terrifiant dont témoigne "le mariage tardif". Ceux de Jinlong et Lan Jiefang donnent lieu à une des pages d'ethnographie maoïste du roman. Pang Kangmei, étudiante à l'institut d'agronomie, fille du secrétaire du Parti et "aussi inaccessible qu'une déesse" du fait de ses orginines de classe, préside à la cérémonie :


Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, p. 409 a écrit: Pang Kangmei apporte à plat sur les mains un cadre en verre sur la bordure duquel sont inscrits en rouge les mots suivants : "Meilleurs souhaits à Lan Jinlong et à Huang Huzhu, qu'ils soient compagnons dans la révolution !" dans le cadre est inséré un portrait peint représentant le président vêtu d'une longue tunique, tenant à la main un baluchon, un parapluie et se rendant à Anyuan pour encourager la rébellion des mineurs. Wang Leyun porte un cadre de la même facture avec l'inscription suivante : "Meilleurs souhaits à Lan Jiefang et à Huang Hezuo, qu'ils soient compagnons dans la révolution !" Il renferme une photo du président Mao en manteau de drap, debout sur la grève de Beidaihe.

Sans être, à proprement parler, un roman à clefs, La Dure Loi du Karma regorge ainsi de clins d'œil et d'allusions à l'histoire de la Chine et à la mythologie maoïste. Les différends stratégiques qui opposèrent Mao, partisan de la guérilla et de la tactique d'encerclement de l'ennemi, aux partisans d'une opposition frontale aux Japonais, sont transposés dans une battue aux sangliers. Comme dans le rêve, où les personnages se métamorphosent les uns dans les autres, les sangliers, qui semblent d'abord incarner les soldats de l'APL en lutte contre les armées de Chang Kaï-chek (une armée de renards), se muent en soldats japonais : revêtus d'une carapace de résine et de sable vaguement "jaune" (couleur des uniformes japonais), ils sont réduits à néant par le feu exterminateur des lance-flammes qui évoque la déflagration nucléaire. C'est, souligne Mo Yan, qui ne manque pas non plus d'évoquer la campagne d'extermination des moineaux en 1958 (p.513), la plus grande catastrophe écologique de notre temps...

Le Grand Bond en avant, qui aurait dû, en toute logique, être décrit en détail dans la deuxième partie, est mis en abyme dans le "petit bond en avant" que fut la "campagne d'élevage des cochons en grand". Après avoir reçu Nixon, comme Mo Yan l'apprend dans le récit en lisant La Gazette de référence, Mao avait peine à passer pour le leader mondial de l'anti-américanisme. Soucieux de redorer son blason sur le plan international, il n'hésita pas, encore une fois, à sacrifier les intérêts de son peuple à sa propagande et à financer les infrastructures de pays beaucoup plus riches que la Chine : "Entre 1971 et 1975, écrivent Jung Chang et Jon Holliday dans Mao, L'histoire inconnue, l'aide à l'étranger représenta jusqu'à 5,88%, en moyenne, de toutes les dépenses chinoises, avec un record de 6,92% en 1973, soit soixante-dix fois plus que les Etats-Unis". Ces prodigalités entraînèrent sinon une gigantesque famine comme le Grand Bond précédent, du moins une disette chronique. Mo Yan en profite pour mettre en évidence la série causale qui amena à la catastrophe dont Stèles nous révèle l'ampleur : après l'euphorie de la création des communes populaires et le gaspillage des réserves viennent la pénurie, la pression des réquisitions, le stockage des céréales, dont les cadres refusent la redistribution, et l'hécatombe.


Mo Yan dans La Dure Loi du Karma a écrit:
L'hiver 1972 fut une épreuve critique pour les cochons de la porcherie du Verger des abricotiers. Après le meeting sur le terrain, le district avait bien alloué dix tonnes de pâture à la grande brigade du village de Ximen en guise de récompense, mais il ne s'agissait que de chiffres avancés par le district, il fallait encore compter avec la pression du comité révolutionnaire de la commune et, pour la réalisation concrète de l'opération, sur le nommé Jin Rensong, le chef du centre de gestion des céréales de la commune, celui qui raffolait de la chair de rats et qu'on avait surnommé "Jin le Rat". Ce chef de centre fit livrer des patates douces séchées et du sorgho tout moisis pour avoir été entreposés plusieurs années, la qualité n'y était pas, la quantité non plus. Il fallait retrancher en outre au poids global au moins une tonne de crottes de rats, qui plongèrent notre porcherie pendant tout l'hiver dans une puanteur bien spéciale. Eh oui, après le meeting sur le terrain nous avons mené pendant un certain temps la vie de patachon des capitalistes et des bourgeois, nous régalant sans souci, mais un mois ne s'était pas écoulé que le grenier à céréales de la grande brigade à plusieurs reprises se trouva dans une situation d'urgence […]

Bientôt, les cochons meurent en masse, jusqu'au jour où Jinlong trouve la solution : donner leurs cadavres squelettiques en pâture aux survivants au grand dam du cochon Ximen, qui garde des sentiments humains au cœur de son animalité :

Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, p. 369 a écrit:
Toutefois l'instinct de survie devait vite neutraliser toute souffrance morale. En fait, je cherche moi-même des ennuis : si j'étais un être humain, manger de la viande de porc serait dans l'ordre des choses ; en tant que cochon, si mes congénères mangent avec tant de délectation les cadavres de leurs semblables, qu'ai-je besoin de faire le dégonflard ? Mangeons, mangeons les yeux fermés.

Mo Yan évoque très précisément le rôle des scientifiques chinois qui, comme le montre remarquablement Yang Jisheng dans Stèles ont été mobilisés par Mao pour créer des aliments de substitution aux céréales. Jinlong, là encore à la pointe du progrès, vante ainsi "la saccharification réussie des aliments, laquelle permet de réduire énormément la part d'éléments riches tout en gardant une étonnante valeur nutritionnelle" :

Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, pp. 338-339 a écrit:
Comme pendant de longues années la question clé de l'élevage des porcs a été celle de la pénurie de céréales, l'invention de la saccharification de la nourriture résout fondamentalement le problème et ouvre une voie praticable aux communes populaires dans leurs efforts pour le développement de l'élevage des cochons.
Sur l'estrade, Jinlong parle d'un ton assuré : "Je m'adresse à nos dirigeants, à nos camarades, pour affirmer solennellement que nos expérimentations sur la nourriture saccharifiée viennent combler une lacune existant sur le plan international ; nous avons utilisé des feuilles d'arbres, des herbes folles, de la paille pour élaborer cette nourriture, en fait cela revient à transformer ces choses en une délicieuse viande de porc à haute valeur nutritionnelle pour les masses populaires et, par là, à creuser la tombe des impérialistes, des révisionnistes et des contre-révolutionnaires.

Il va sans dire que ceux dont on creusait ainsi la tombe étaient tout sauf des impérialistes et que ce menu était celui des êtres humains pendant le Grand Bond en avant… Les recettes de la science étaient en réalité catastrophiques et c'est Mo Yan lui-même qui est chargé de les appliquer sur les "Fadas du coup de boutoir". Parodiant les "recettes" réelles, qui visaient à ralentir le transit alimentaire, "ce petit drôle de Mo Yan" imagine d'abord "la pose à l'anus des cochons une soupape dont l'ouverture aurait été contrôlée par les employés" puis il expérimente "l'adjonction d'agents anti-diarrhéiques", "cendre végétale" ou "ciment". Il accompagne ces étranges prescriptions d'un discours cynique qui rappelle ceux de Mao expliquant doctement que le régime alimentaire des paysans, de solide qu'il devait être pendant les travaux des champs, devait devenir liquide pendant l'hiver, puisqu'ils ne dépensaient aucune énergie.

Rien de tel, bien sûr, que le nationalisme victimaire pour faire oublier la faim et l'oppression. Le cochon Ximen garde de son enfance le souvenir vivant des exercices anti-aériens qui on effectivement bercé, si l'on peut dire, les jours et les nuits des Chinois pendant la terreur maoïste :


Mo Yan dans La Dure Loi du Karma, pp. 362-363 a écrit:
[...]voilà que, dans l'urgence de l'action, mes cris reproduisent fidèlement le bruit d'une sirène d'alarme. Ce doit être une réminiscence de mon enfance, quand, pour prévenir l'attaque-surprise des impérialistes, des révisionnistes et des contre-révolutionnaires, sur le district entier on effectuait des manœuvres de défense anti-aérienne. Dans chaque village, chaque organisme, les haut-parleurs diffusaient d'abord des grondements sourds. "Ce sont ceux des bombardiers lourds ennemis volant à haute altitude", disait un speaker d'une voix enfantine, s'ensuivait un sifflement strident à vous percer les tympans. "Les avions ennemis descendent en piqué !" Alors c'étaient des lamentations et des hurlements, puis cette injonction : "Les cadres révolutionnaires et les paysans pauvres et moyennement pauvres de tout le district sont invités à reconnaître attentivement cette alerte anti-aérienne d'usage international, en l'entendant vous devez arrêter le travail en cours, vous réfugier dans les abris, si vous n'en trouvez pas, il faut vous plaquer au sol la tête entre les mains."

Comme un miroir à facettes, le roman de Mo Yan diffracte ainsi l'Histoire en mille éclats reflétant la réalité de manière chaotique, mêlant les personnages et les périodes, égarant ainsi la censure, mais d'une grande portée symbolique.
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l'épopée du cochon : clefs pour l'imaginaire

Messagepar laoshi » 16 Déc 2012, 18:01

Mo Yan revendique avec beaucoup d'humour et d'ironie la portée historique de son roman : "On ne peut pas trop se fier à ce qu'il raconte, fait-il dire à Ximen réincarné en roi de la porcherie, quant à ce qu'il écrit dans ses romans, c'est encore plus nébuleux, chimérique, cela peut tout juste servir de documents à titre consultatif." La chute, qui dément les prémisses de la proposition, est assez claire… Mais l'épopée du cochon n'est pas seulement un "document" historique revendiqué comme tel, c'est aussi un formidable kaléidoscope du réel et de l'imaginaire où l'on retrouve toute la magie du légendaire chinois.

La mort de Mao, survenue le 9 septembre 1976, au lendemain de la fête de l'automne selon le calendrier lunaire, donne lieu à une superbe envolée dans le mythe. Jouant le respect qu'il doit au "grand homme", Mo Yan, sous couvert de révérence, commence par prendre ses distances avec le tyran en évoquant les superstitions qu'il n'a pas réussi à éradiquer malgré toutes les campagnes de liquidation des "quatre vieilleries" qu'il a entreprises :


Mo Yan dans La Dure Loi du Karma, p. 444 a écrit:
Le neuvième jour du neuvième mois devait se produire un événement dont l'effet ne le céda en rien à l'éboulement d'une montagne ou à un tremblement de terre : la mort malheureuse de votre président Mao, suite à une maladie incurable. Bien sûr, je pourrais utiliser la première personne du pluriel et dire "notre" président Mao, mais à l'époque j'étais un cochon, une telle formulation de ma part pourrait me faire suspecter d'irrespect.

Mo Yan rappelle ainsi, mine de rien, le tremblement de terre de Tangshan qui précéda effectivement la mort de Mao, le 28 juillet 1976, et qui ébranla jusqu'à Pékin. Avec une magnitude de 8,2 sur l'échelle de Richter, ce terrible séisme fit 242 000 morts et 164 000 blessés selon le bilan officiel et, selon des sources officieuses, entre 600 000 et 700 000 morts, ce qui en fait l'un des plus dramatiques de l'histoire de la Chine et de l'histoire mondiale. Or, pour les Chinois, ce genre de catastrophe naturelle avait incontestablement un sens sacré : le dernier Empereur venait de se voir retirer "le mandat du Ciel", il ne pouvait plus invoquer aucune légitimité….

Toute une symbolique céleste, opposant le soleil - astre de Mao régnant -, et l'astre fétiche de Lan Lian - qui n'aime rien tant que cultiver son champ à la lumière argentée de la pleine lune -, est mobilisée dans le roman.


Mo Yan dans La Dure Loi du Karma, p. 418 a écrit:
"Je me rappelle cette phrase qu'il aimait prononcer du temps où j'étais un bœuf : "bœuf, ô bœuf, si le soleil leur appartient, la lune est nôtre. […] Ce n'est que lorsque la terre nous appartient que nous pouvons être son maître."


Mais la mort de Mao change la donne et le voilà qui, telle la Chang E de la légende, s'envole au Ciel et se pose sur la lune :

Mo Yan dans La Dure Loi du Karma, pp. 462-463 a écrit:
Nous descendons au fil de l'eau, à la rencontre de la lune du seizième jour du huitième mois du calendrier lunaire, lune bien différente de celle qui présidait à vos noces. L'autre était tombée du ciel alors que celle-ci a émergé de l'eau. Elle est pleine, elle aussi, énorme et, au moment de son apparition, elle était d'un rouge sang, on aurait dit un nouveau-né sortant du vagin de l'univers, elle vagissait, dégoulinant de sang, changeant la couleur des eaux de la rivière. Si l'autre était douce et triste, venue tout exprès pour vos épousailles, celle-ci, pathétique et désolée, est venue accompagner de sa présence la mort de Mao Zedong. J'aperçois ce dernier, il est assis sur la lune – sous son poids, l'astre prend une forme oblongue -, les épaules couvertes du drapeau rouge, une cigarette aux doigts, il redresse légèrement sa tête pesante, il a un air pensif.

Comme Hou Yi "faisant des efforts désespérés pour rejoindre Chang E sur la lune" et constatant qu'"à peine il avait fait trois pas que la lune reculait elle aussi de trois pas", le cochon Ximen doit se rendre à l'évidence : la distance de la terre à la lune est infranchissable.

Mo Yan dans La Dure Loi du Karma, p. 463 a écrit:
Portant Petite Fleur sur mon dos, je descends au fil de l'eau, à la poursuite de la lune, à la poursuite de Mao Zedong. Nous voudrions nous approcher davantage de l'astre pour mieux distinguer le visage du président. Mais voilà, comme nous avançons, la lune aussi, de son côté, fait de même […]

Il y a beaucoup d'ironie dans cet écho mythique. Mo Yan règle ainsi ses comptes avec la "littérature des racines" qui, se tournant vers le légendaire de la Chine éternelle, trouvait dans les nostalgies "traditionalistes" un modèle alternatif à la "littérature des cicatrices", trop critique envers l'héritage maoïste. En détournant comme il le fait ici le mythe de Chang E, Mo Yan détrône symboliquement le dictateur : il l'émascule à son tour en lui faisant assumer le rôle de la gracile épouse de Hou Yi, il souligne la réalité sanglante de son règne et révèle l'usurpation qui fonde son immortalité ! Car l'élixir d'éternité n'était pas destiné à Chang E dans la légende. Il revenait de droit au vertueux Hou Yi qui avait délivré l'humanité de la chaleur mortifère de 9 soleils monstrueux… 9 soleils qui "dardaient si fort leurs rayons que les récoltes séchaient sur pied et que les populations n’avaient plus aucun moyen de subsistance", dit la légende…. Belle métaphore des conséquences désastreuses de la politique de Mao, soleil éblouissant du communisme ! Mais Mo Yan est un homme prudent : il prend soin de confier à Lan Lian un éloge funèbre de Mao, qui, en redistribuant les terres lors de la réforme agraire, a fait de lui, simple valet de ferme, un propriétaire (p. 455) : il pourra, désormais, "cultiver [sa] terre sous le soleil"…. (p. 490)
Une symbolique des points cardinaux et des couleurs redouble cette opposition du soleil et de la lune : si, comme le clame l'hymne maoïste, "L'Orient est rouge", l'Occident, dans la tradition des analogies chinoises, a la blancheur de la lune. Le nom du héros, "Ximen Nao", qui signifie littéralement "la porte de l'Occident sème le trouble", n'est donc pas choisi par hasard et ce n'est pas par hasard non plus que la symbolique de la porte court en filigrane dans le roman : à moitié détruite par le pillage des boiseries pendant la campagne de production de l'acier, elle apparaît, telle une bouche édentée, à l'entrée du village. Mais une porte est faite pour ouvrir vers l'extérieur autant que pour se fermer sur l'intérieur et la signification de cette frontière est à l'évidence politique autant que cosmique. Le Roi des Enfers avait d'ailleurs promis à Ximen Nao de le faire renaître "à l'Ouest", dans une famille d'artistes riches et insouciants, ce qui n'est sans doute pas étranger aux rêves les plus secrets de Mo Yan lui-même. Mais les promesses du Roi des Enfers ne valent pas mieux que les boniments du Parti communiste et Ximen Nao a été précipité la tête la première dans la soue aux cochons…. Or l'association du cochon et de l'ouest est elle aussi évidente pour les lecteurs chinois :
西 [Xī Yóujì], Le Voyage en Occident ou Le Pèlerinage vers l'ouest est l'un des "quatre livres extraordinaires" qui constituent le bagage élémentaire de tout lettré…. Il met en scène un bonze en quête des canons du bouddhisme et les quatre génies protecteurs qui l'accompagnent jusqu'en Inde : un singe (ce sera aussi l'une des réincarnations de Ximen Nao), un dragon-cheval (ici, on a un âne), un pourceau et une créature étrange nommée Sablon ou Ogre-sable. Chacun d'eux incarne une composante de l'âme humaine en voie de purification : comme le pourceau du Voyage en Occident, qui symbolise les appétits du ventre, l'oralité et la sexualité, le cochon Ximen est, dit-il lui-même, "la vitalité, l'ardeur, la liberté, l'amour, le prodige le plus réussi de la vie en ce monde".

La Dure loi du Kharma est donc aussi, à sa manière, un "voyage vers l'Ouest" : Lan Lian, dont le visage, marqué d'une tache mongolique (comme l'était celui de Gorbatchev, ce qui, à mon avis, n'est pas du tout indifférent), apparaît au coucher de soleil comme mi-rouge mi-bleu, à l'image d'un monde partagé entre l'Est et l'Ouest, entre le libéralisme et le communisme…. Et Mo Yan fait incontestablement la part belle aux valeurs de l'Ouest : tandis que Mao, tel qu'on le voit dans les chromos de l'époque, se prélasse sur la lune en nouvelle Chang E, les Américains, eux, ont depuis belle lurette marché sur la lune ; leurs prouesses techniques s'inscrivent dans le monde réel et non pas dans l'idéologie de pacotille qui constitue le discours d'escorte du régime le plus terrifiant qui puisse exister.

Derrière le chaos onirique du roman se dessine donc un système cohérent de métaphores, de correspondances, d'associations d'idées propres à égarer la censure et à entraîner le lecteur dans un labyrinthe de signes que j'espère avoir en partie déchiffrés.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce chapitre central du roman qui se termine sur les premières années de l'ouverture ; quand j'aurai le temps, peut-être...
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Re: Mo Yan : "La Dure Loi du Karma"

Messagepar mandarine » 17 Déc 2012, 00:31

bravo et merci Laoshi pour ce" décodage"

un système cohérent de métaphores, de correspondances, d'associations d'idées propres à égarer la censure et à entraîner le lecteur dans un labyrinthe de signes que j'espère avoir en partie déchiffrés.


Je serai bien incapable de repérer tous ces signes qui font la particularité de ce "Prix Nobel",coincé entre la vérité et les autorités.
Les autorités de votre pays,qui elles aussi pensent forcément à leurs intérêts,ne manqueront pas de comprendre combien le type de célébrité que leur vaut la persécution de personnes telles que vous les dessert Vaclav Havel à Liu Xiaobo
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De Bai Zhujie à Ximen Nao

Messagepar laoshi » 25 Jan 2013, 16:00

J'écrivais plus haut, que le cochon de La Dure loi du Karma avait quelque chose de Zhu Bajie, 猪八 [zhū bā jiè], le pourceau du Pèlerinage vers l'Ouest, (en chinois 西 [xī yóu jì]); j'en ai eu la confirmation en regardant un feuilleton de CCTV : le héros, Murong Feng, porte son épouse sur son dos en se comparant au personnage du roman de Wu Cheng'en - 吴承 [wú chéng ēn] - (1500-1582) ; et c'est bien ce que fait le cochon Ximen Nao dans le roman de Mo Yan : "Portant Petite Fleur sur mon dos, je descends au fil de l'eau, à la poursuite de la lune, à la poursuite de Mao Zedong," raconte le cochon Ximen Nao... J'ai lu ce roman dans l'édition de poche mais je ne me souviens pas de cet épisode. Il est vrai que c'est une édition abrégée.
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les danses de la loyauté

Messagepar laoshi » 13 Mars 2015, 18:54

J’expliquais plus haut que Mo Yan parodiait "les danses de la loyauté" dans lesquelles les enfants des écoles devaient se trémousser de manière ridicule en brandissant le caractère

Mo Yan, dans La Dure Loi du Karma, pp. 350-351 a écrit:
[…] des petits cochons révolutionnaires bien dodus s'avancent sur leurs courtes pattes grassouillettes, affublés sur le poitrail de tabliers rouges en tissu sur lesquels est brodé en jaune le mot "fidélité", tant bien que mal ils sautent sur la scène.

J’ai trouvé, dans Les Habits neuf du Président Mao, où Simon Leys analysait, avec une lucidité sans faille, dès 1971, les événements de la Révolution culturelle, un commentaire intéressant de la signification ce caractère dans la culture chinoise :

Simon Leys, dans Les Habits neufs du président Mao, p. 136, édition Bouquins, a écrit:

Dans le culte de Mao imposé maintenant au pays entier il faut relever le phénomène significatif (et ahurissant) de la résurrection du vieux concept féodal de "zhong" (littéralement "fidélité", "loyalisme") qui sert maintenant à qualifier les sentiments que la population doit cultiver à l’égard du leader suprême. Hors du contexte de l’histoire de la Chine, il peut être difficile pour le lecteur occidental d’apprécier pleinement la portée du phénomène. Il faut savoir que cette notion de "zhong" est un produit spécifique de l’ancien despotisme impérial : il caractérise le lien féodal de fidélité personnelle, inconditionnelle, unissant le sujet au souverain, le valet au maître ; que la "Révolution culturelle" en guise d’épilogue ait eu l’audace ou l’inconscience d’aller crocheter cette douteuse relique de l’ancien régime dans la poubelle où la révolution républicaine de 1911 croyait l’avoir rejetée pour jamais, - voilà qui est riche d’enseignement sur la nature "révolutionnaire" du présent régime…
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Re: Mo Yan : "La Dure Loi du Karma"

Messagepar laoshi » 28 Mai 2015, 10:59

Mo Yan raconte, dans Dépasser le pays natal, la volée mémorable qu’il a reçue après avoir volé une carotte dans le champ de la commune populaire. Le portrait succinct qu’il fait de son grand-père à cette occasion éclaire le personnage de Lan Lian dans La Dure Loi du Karma :

Mo Yan, dans Dépasser le pays natal, a écrit:
[…] Alors que père me frappait avec la corde imbibée de sel, grand-père était accouru à ma rescousse. Il avait dit furieux : « il ne s’agit que d’une carotte arrachée, non ? Est-ce que ça mérite d’une telle raclée ? » […] Grand-père […] était un paysan travailleur, il a toujours eu sa petite idée sur les communes populaires, il se rappelait avec nostalgie le temps où il était un humble paysan possédant un bœuf et vingt mu de terres. Il disait toujours haut et fort : « la commune populaire, c’est comme la queue d’un lapin, ça ne poussera jamais. »
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